Puis viendra l’ubérisation d’Uber (1/2)

[Cet article a été rédigé avec Marc Tirel, auteur de Voyages en Emergence]

Plusieurs fois annoncés en déclin, la Silicon Valley et les Etats-Unis imprègnent de nouveau un modèle au monde : “la plateforme monopole”. Après les “big companies” de l’énergie, de la finance ou de la production industrielle, se développent de nouveaux monopoles. Avec raison, Evgeny Morozov soulève quelques questions essentielles quant à cette idéologie. Mais quel pays au monde a financé sur des budgets publics les deux piliers des mutations que nous observons : le GPS et l’internet. S’agit-il d’un juste et simple retour sur investissement ?

Pourtant depuis des années, au coeur du numérique se forge une autre vision du monde. Utilisant les mêmes technologies, Linux n’est pas né aux USA, Open Street Map n’est pas né aux USA, Bitcoin et le blockchain non plus. Pourtant aucun Etat n’incarne, n’abrite, ne protège, ne développe une des principales alternatives aux monopoles : les réseaux distribués. Et si l’Europe redevenait une terre de prophétie, de rêve pour l’humanité ? Nous avons tous les talents, toute l’histoire et toutes les raisons pour faire de l’Europe la terre de l’ouverture et des communs.

blockchain

 

Euro Banking Association Report, Cryptotechnologies a major IT innovation and catalyst for change (link below)

Ni particulier, ni professionnel

Le CNNum propose d’utiliser le faisceau d’indices pour déterminer si un particulier se comporte comme un particulier ou comme un professionnel déguisé pour gérer et éventuellement commercialiser son appartement, sa voiture, etc. En instaurant plusieurs critères combinés pour esquisser des « zones de comportement » au lieu des frontières binaires, le CNNum cherche à représenter la complexité du monde actuel. Un particulier peut louer son bien sans être un hôtelier jusqu’à certaines limites. Ces propositions sont sans doute indispensables pour raccrocher les institutions, le droit, la fiscalité aux pratiques quotidiennes des citoyens et aux plateformes qui se sont constituées ces 10 dernières années. Pourtant il se pourrait que nous ne soyons qu’au début de la transition (qui dit transition, dit après la transition de nouveau une certaine stabilité, une phase post-transition. Et si nous étions perpétuellement en transition ?) d’une nouvelle ère ?

D’une société très compartimentée socialement, professionnellement, le numérique questionne, supprime et permet d’investir de nouveaux comportements sociaux « sans rien demander à personne ». Pour maximiser l’usage de certains biens privés à des fins économiques (Airbnb, UberPop), sociales (couchsurfing), ou financières (crowdfunding), … l’individu déploie des activités sur des plateformes numériques. En faisant cela, il se « fractalise », devient un peu plus professionnel (ce mot ne convient pas, mais pour le moment, il n’y en a pas d’autre) professionnel, tout en restant « autant » particulier. Ce n’est pas une substitution, mais une addition. Ses champs de compétence, d’actions s’enrichissent, il est à la fois, particulier et professionnel – d’où la pertinence des propositions du CNNum. Et s’enclenche alors une appétence pour poursuivre l’exploration, pas forcément pour des raisons économiques, mais parce que nous sommes formés pour explorer et que des plateformes nous y poussent.

En pratiquant au quotidien de plus en plus ce jonglage entre les « anciens » compartiments, les citoyens questionnent toutes les cloisons dans le domaine du travail et de l’entreprise.

A l’évidence, le numérique offre des capacités d’explorations inédites dont les vitesses d’évolution dépassent largement celles des domaines qu’il perturbe.

Ce gradient est visible à travers de nombreux évènements :

  •         Les conflits entre les acteurs historiques et les plateformes,
  •         Les bénéfices et croissances des plateformes, et leur caractère monopolistique,
  •         Les difficultés de compréhension pour certains des phénomènes trop rapides

Pour autant, l’ère qui commence ne semble pas prendre son temps. Déjà des plateformes numériques encore plus disruptives pour les acteurs et secteurs historiques se construisent. Elles portent en elle d’énormes possibilités et risques. L’Europe pourrait y jouer un rôle majeur en les plaçant aux frontières de l’innovation. La Silicon Valley a mis en œuvre la 1ère génération de plateforme. L’Europe devrait dès maintenant se placer au coeur de la 2ème génération.

La 2ème génération de plateforme

Il est temps d’ubériser Uber avec la seconde génération. Pour cela, retenons toujours le principe de plateforme. Chaque jour, chaque personne, chaque minute, des assistants numériques répondent à des questions, donnent accès à des services, connectent, alimentent. Les plateformes se structurent et se renforcent. Mais intégrons deux nouveaux principes :

  1. supprimons la centralité de la plateforme,
  2. intégrons « by design » la production de communs.

Telle pourrait être la prochaine génération de plateforme. La centralité de la plateforme permet de faire correspondre l’offre et la demande mais elle se nourrit sur les flux et induit une asymétrie en décidant des règles algorithmiques qu’elle impose des 2 cotés. Le blockchain permet de mettre en relation sans structure centrale, d’engager les utilisateurs en leur donnant accès aux ressources créées par l’activité.

La Zooz, startup Israelienne, ouvre une voie. La Zooz intègre le blockchain dans un service de covoiturage pour des déplacements quotidiens. Il n’y a plus de centralité. Les usagers échangent des “tockens” que les conducteurs, qui ont acceptés de se faire tracer, produisent en se déplaçant. La Zooz met en oeuvre une solution séduisante pour engager les early adopters. Au départ, toute solution de covoiturage n’est pas intéressante pour les early adopters puisqu’il n’y as pas de marché. La Zooz récompense donc avec des tockens les conducteurs et ce d’autant plus qu’ils se sont engagés parmis les premiers. Cette astuce permet, en théorie, d’accélerer l’engagement, permettant de créer une masse critique suffisante. Les tockens étant créés, ils sont utilisés à la fois comme monnaie entre les usagers et également peuvent être utilisés pour prendre des parts du capital de la Zooz. L’objectif est bien d’être totalement distribué : les contrats (intégrés au blockchain), la rencontre de l’offre et demande, le paiement et la structure elle-même. Il faut voir La Zooz comme une première tentative.

Ces plateformes, qui n’en seraient plus réellement, produiraient également des communs, sources de connaissances, d’innovations, de nouveaux marchés, pour toutes les forces créatrices présentes dans les entreprises, les pouvoirs publics, les agences, les laboratoires. Les communs également largement décrits dans le récent rapport du CNNum Ambition Numérique apportent un nouveau levier pour innover.

L’Europe a dans son ADN les communs et le blockchain. Ces plateformes de 2ème génération apporteraient une 3ème voie complémentaire au public et au privé. Elles seraient structurellement outillées pour affronter les plateformes actuelles en délivrant des services de qualité aux citoyens tout en accompagnant les transformations en cours.

Selon nos décisions et nos actions aujourd’hui, trois futurs possibles se dessinent avec quelques conséquences sur nos mobilités … (à suivre)

 

pour en savoir plus :

Le groupe de discussion Blockchain et Mobilité

Bitcoin et Blockchain , Rapport de l’Euro Banking Association

Rapport Ambition Numérique

La Zooz

Ethereum

Commentaires

  1. dit

    Avons-nous tout pour réussir ? Presque
    Avons-nous des résistances ? Oui, beaucoup.
    Dans les faits, tous ceux qui dans le modèle actuel ont une rente. Cela comprend l’état qui par une nécessité excessive de fond à redistribués va limité le développement de nouveaux acteurs.
    Constatons que le CNNum regarde ces évolutions comme une nouvelle façon de taxer une activité collaborative pour limiter la grogne de ceux qui aujourd’hui déjà payent une taxe sur leurs activités.
    Ce n’est pas tant un problème d’adoption, les entreprises n’avancent pas toutes à la même vitesse, ce n’est pas indispensable, mais plutôt un niveau de revenu attendu qui tarde et qui souvent met en péril de bonnes idées.
    De quoi avons-nous besoin ? Avant tout d’une réforme de l’état qui baisse son besoin annuel de fonds, qu’il gagne en compétitivité par rapport aux autres pays. Mais je constate que nous n’allons pas vers ce modèle d’état économe pour libérer l’innovation.
    Alors comptons que notre propre force pour faire avancer ces nouvelles pratiques et disons que les autres nous suivront contraints ou forcés par le marché.

  2. Chem Assayag dit

    Il est très étonnant de constater que peu de gens insistent sur le fait que « l’économie Uber » (appelons là ainsi pour simplifier) est une économie de la rente. Pour louer son appart sur Airbnb il faut avoir un appart, pour se muer en conducteur Uber il faut une voiture, et même pour miner des bitcoins il faut un gros ordinateur. En somme les problématiques économiques fondamentales liés à à l’accroissement des inégalités liées au capitalisme actuel sont accrues, car ceux qui ont déjà quelque chose vont pouvoir avoir plus. Derrière le « cool » les mêmes logiques économiques sont à l’oeuvre, incarnées d’ailleurs de façon caricaturale par les immenses fortunes bâties en quelques années sur la base de valorisation des start-up de cette économie.

    • Tana dit

      Posséder (à titre temporaire ou non) n’est pas être rentier. Il suffi tplutôt d’avoir un usufruit.Uber, Airbnb sont malins car ils ne cherchent pas à être possédants à titre temporaire ou permanents.

    • Laura Ogdon dit

      Chem Assayag pointe le problème crucial de cette nouvelle économie. Le système est très intéressant et fait l’écho de l’informatisation de la planète, mais il reste adossé au capitalisme avec son obsession pour se vouer à produire du capital. A mon avis pour que ce genre de plateforme soit vraiment appréciable il faut qu’elle se désolidarise de l’esprit du capitalisme – comme Linux qui est cité.

  3. etienne dit

    Sauf méprise, typo : « couchsurfing » <- coachsurfing.
    Article intéressant.

  4. zelectron dit

    N’y a-t-il pas une capacité de résistance (nuisance) sous-évaluée au niveau des grands opérateurs actuels, à telle enseigne qu’ils puissent mettre à bas un nombre impressionnant d’initiatives au moyen de l’arsenal pécuniaire et législatif qui les protège bien au delà de leurs mérites du passé ou de leurs monopoles immérités ?

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