Les boites noires dans les voitures américaines projètent, une nouvelle fois, les USA aux avant-postes des mutations du secteur des transports

Un malin génie rendit visite au président d’un certain pays et lui proposa le marché suivant : « je sais que votre économie est languissante. Je suis désireux de vous aider à la raffermir. Je puis mettre à votre disposition une invention technologique fabuleuse, qui doublera votre production intérieure brute (PIB) et le nombre d’emploi disponibles. Mais il y a un prix à payer. Je vous demanderai chaque année la vie de 20 000 de vos concitoyens, dont une forte proportion de jeunes gens et de jeunes filles ». Le Président recula d’effroi et renvoya son visiteur sans ménagement. Il venait de rejeter l’invention de … l’automobile.

Cet extrait du dernier livre de Jean-Pierre DUPUY, l’avenir de l’économie, est régulièrement discuté dans l’enseignement de droit de l’Université de Yale, aux Etats-Unis. Le problème que cette fable met en scène est un dilemme moral classique : il s’agit de savoir si des victimes innocentes peuvent être sacrifiées sur l’autel du bien collectif. Jean-Pierre DUPUY l’aborde sous l’angle philosophique dans son livre passionnant. Mais nous traiterons ici d'une décision récente du Sénat américain qui nous indique comment la société américaine cherche rendre acceptable cette question morale.

Le projet de Loi 1813 portant sur les boites noires

Le projet de loi 1813 stipule qu’un EDR (Electronic Data Recorder) équipe chaque voiture vendue aux États-Unis à partir de l'année modèle 2015 ; il a déjà été adopté au Sénat. La Chambre des représentants américaine devrait passer d'une version du projet de loi avec un langage légèrement différent car la version du Sénat stipule que les EDR ne doivent "capturer et stocker que les données relatives à la sécurité automobile".

Suite à plusieurs vagues d’accidents en série, le National Highway Transportation Safety Administration (NHTSA) mise sur l’EDR pour apporter des éléments neutres et crédibles permettant de connaître la cause des accidents et ainsi de faire porter la responsabilité aux structures défaillantes. La technologie permet ici de déterminer le coupable et l’origine de l’incident. Mais nous verrons que l’EDR est bien plus que cela ; cet objet électronique matérialise un moyen de répondre au dilemme du génie, mais il va ouvrir une brèche sans précédent dans l’histoire de l’automobile.

L’EDR, les données et les assurances

Cet équipement électronique va donc tracer, stocker et rendre disponible un certain nombre de données, mais potentiellement « toutes », caractérisant la sécurité, mais potentiellement la dynamique, la consommation, la maintenance, des véhicules. Le texte est, pour le moment, peu précis sur l’accès, le partage, l’utilisation de ces données. Or il s’agit bien là du cœur.

Jusqu’à présent, la société avait accepté la proposition du génie en mettant en place des règles (code de la route), des mécanismes de contrôle/répression, et en établissant le droit à la mobilité individuelle, forme de liberté, comme supérieur. L’EDR change radicalement cela. Les conducteurs seront, dès lors, libres de se déplacer, sous le regard permanent d’une structure de contrôle. L’accès aux données « cœur » donnera à cette structure de contrôle de moyens sans précédent. Il convient donc de déterminer avec précision, « qui, comment, pourquoi » aura accès à ces données ? Qui contrôlera la structure de contrôle ? Sera-t-elle publique et/ou privée ? Pourra-t-elle recouper ces données avec d’autres ?

L’EDR est ici un révélateur des véritables verrous en mettant à disposition des données à fortes valeurs ajoutées qui étaient, jusqu’à présent, inconnues.

Jacques ATTALI, dans son livre une brève histoire de l’avenir, nous indique le chemin le plus probable. Faute de moyens financiers, les compagnies d’assurance privées pourraient se substituer aux Etats pour gérer ces contrôles, ouvrant de nombreux risques.

L’EDR arrivera en Europe, il jouera également un rôle dans la protection de l’environnement

Après les normes antipollution, l’OBD (On Board Diagnostic), eux aussi initiés aux Etats-Unis, l’EDR arrivera en Europe porté par les industries mondiales et les pouvoirs publics.

De nombreux laboratoires, comme le MIT Senseable City Lab (voir par exemple les données créées pour la gestion des déchets), proposeront d’accéder à d’autres données et de les utiliser à d’autres fins que la sécurité : l’efficacité énergétique, la pollution, la maintenance à distance des véhicules, … Ces opportunités seront vues à la fois comme un gisement puissant d’innovations par les gouvernements, de réduction des émissions polluantes et des coûts mais également comme un cheval de Troie inacceptable par les constructeurs automobiles. L’accès à toutes ces données restera longtemps une zone de combat entre des industriels, entre gouvernement (dilemme du génie) et acteurs économiques.

L’Europe pourrait alors reprendre la main face aux USA, en constatant les risques et les opportunités offertes par l’EDR pour faire face aux murs énergétiques, environnementaux et sociaux à moindre coût, et inventer une structure de contrôle des données acceptable et crédible permettant d’exploiter ce gisement pour réduire les accidents, les consommations énergétiques, les émissions polluantes. Les Pays Bas, déjà engagés dans cette voie, pourraient être les premiers à mettre en œuvre à l’échelle d’un pays ce dispositif ; il pourrait le tester pour l’Europe. L'EDR pourrait alors devenir un moyen simple et performant pour changer la tarification (le roadpricing), et même pour porter une partie des taxes (voir un précédent article sur le sujet) sur les carburants.

Dans tous les cas, l’EDR ouvre la porte à un saut majeur déjà apparu dans le secteur aéronautique, l’arrivée des robots.

L’EDR et la Google car

Puisque tous les véhicules seront équipés d’une boite noire, alors cela légitimera, ou du moins facilitera, la conduite automatique réalisée par un robot, comme cela est déjà le cas dans le transport aérien. Le Nevada est déjà le premier Etat au monde à autoriser la circulation de véhicule sans chauffeur. L’EDR permettra d’accepter ce saut majeur. Un précédent article (voir ici) décrit déjà ce futur possible. L’automatisation des véhicules individuels permet une transition majeure dans l’histoire de l’automobile, non pas par les technologies mises en œuvre, mais parce que ces dernières permettent de supprimer… le conducteur. La relation homme-machine est profondément modifiée dans l’acte de conduite, donc dans l’acte d’achat du véhicule.

Il n’y a plus de conducteur, il n’y a que des passagers.

Bien sûr des véhicules automatisés seront toujours vendus à des particuliers, permettant de modestes gains énergétiques, mais des gains substantiels en matière de temps libre. Mais ce type d’objet roulant, qui n’est plus une voiture, permet de repenser entièrement le système des mobilités, les frontières public/privé, et individuel/collectif. Les objets roulants pourront être gérés en cohorte à l’échelle d’une entreprise, d’un quartier, d’un département ou d’une région. Ils offriront à la fois les performances d’un véhicule individuel capable de faire du point à point, mais également amélioreront le remplissage des modes collectifs. Tout ceci ne sera possible qu’en ayant accès aux données. Tout ceci ne sera possible qu’en ayant conçu en même temps de nouvelles structures et de nouvelles règles permettant de les utiliser en maximisant l’intérêt collectif et les intérêts individuels.

Commentaires

  1. dit

    Bonjour,
    Votre article est intéressant. Finalement l’EDR sera une extension de la géolocalisation. On peut savoir où se trouve chaque véhicule. Cela pose quand même un problème d’éthique pour limiter l’accès à ces informations.

  2. vincent dit

    C’est un marronnier habituel des journalistes de faire passer l’Europe comme étant à la traine, et ce qu’il se passe aux USA comme étant précurseur de l’avenir.

    Pourtant 90% du parc automobile Français est déjà équipé d’EDRs, et depuis belle lurette.

    Ils sont localisés dans les boitiers Airbags, ou autre ESP.

    En cas de litige les tribunaux ordonnent leur analyse pour déterminer avec précision les circonstances d’un accident.

    C’est réalisé par le fournisseur du produit car l’opération est potentiellement délicate(destruction partielle en cas de choc ou d’incendie)

    A titre d’exemple, les constructeurs demandent assez souvent a plusieurs sous-sytèmes électroniques d’enregistrer la variation de vitesse pendant les quelques instants précédent un crash…

    Ce projet de loi est en réalité un projet visant à normaliser l’accès aux données (qui existent déjà), pour réduire le cout de leur extraction (certainement), et peut être réglementer un peu leur utilisation.

  3. gabriel dit

    bonjour, je vous remercie pour ce commentaire très précis. Petit complément avant tout, je ne suis pas journaliste …
    Sur le fond, vous avez raison, il existe déjà de nombreuses données disponibles dans les équipements électroniques de sécurité et de contrôle dynamique. Ce qui n’existe pas pour le moment est d’une part un boitier conçu spécifiquement pour centraliser ces données, les protéger des accidents et intégrer notamment la géolocalisation, et d’autre part, la possibilité (encore flou au niveau juridique) pour les assureurs d’accéder à ces données avec ou sans l’accord du conducteur. Cet exemple renforce le rôle que vont les assureurs dont les mobilités de demain, ainsi que la question de la propriété de données auparavant confidentielles.

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