La maîtrise de l'énergie par l'anthropologie

Dominique DESJEUX, dans son article « La maîtrise de l'énergie pour les entreprises, une démarche sous contrainte» analyse les déclencheurs d’une démarche d’économie d’énergie au sens anthropologique. L’anthropologie cherche ici à identifier des mécanismes humains, essaye d’être au plus proche du vécu des acteurs, des solutions pratiques qu’ils mettent en place, et à comprendre pourquoi certains acteurs ont intérêt à la maîtrise de l’énergie et d’autres non.

Premier constat : les acteurs ne sont pas libres de faire ce qu’ils veulent, qu’ils sont soumis à des incertitudes et à des contraintes, qu’ils ont des stratégies implicites ou conscientes en fonction de leur ressources et des perceptions qu’ils ont de la situation. Dans ce modèle explicatif, les valeurs et les opinions ne suffisent pas à expliquer les décisions des acteurs. La décision est appréhendée comme un jeu de billard où c’est la perception des contraintes, l’équivalent de la bande du jeu de billard, qui produit des effets sur l’arbitrage final en faveur ou non des économies d’énergie et non le seul jeu direct des valeurs ou des opinions. Connaître les contraintes perçues est donc un des éléments clés de la méthode d’analyse des prises de décision, le sens servant dans cette approche plus de justification que de déclencheur pratique de la décision. Le sens et l’imaginaire sont donc aussi importants pour expliquer une part des décisions mais ils sont considérés ici comme des variables explicatives dépendantes des contraintes du jeu social et économique.

Le deuxième constat est que la plupart des acteurs cherchent à augmenter leur marge d’autonomie et à limiter le contrôle des autres acteurs sur leurs actions voire à externaliser sur eux leurs problèmes de coût, d’incertitude ou de recherche d’information. La conséquence est que le jeu de la coopération et de la participation à un nouveau service comme un réseau interentreprises autour des usages de l’énergie, par exemple, est lui même soumis à ce double jeu de l’autonomie et de la contrainte.

L’objectif opérationnel est de rechercher dans ce jeu, où chacun recherche légitimement ses propres intérêts et donne son propre sens aux économies d’énergie, et plus généralement à son action, s’il existe des zones de coopération positive, des jeux de « levier vertueux », comme disait un interviewé, c'est-à-dire des actions où tout le monde peut gagner à coopérer ne serait-ce que ponctuellement. En général, les zones de coopération positives se trouvent là où il est possible de faire baisser les contraintes de temps, d’espace, de coût économique ou de charge mentale, et plus généralement tout ce qui préoccupe les acteurs par rapport à leurs objectifs sans menacer trop fortement leurs marge de manoeuvre.

Le troisième constat est qu’il n’existe pas de déclencheur simple de mise en place d’économie d’énergie mais que cette mise en place est fortement dépendante de la charge mentale que le changement va provoquer, de l’opportunité positive ou négative à laquelle elle sera associée, notamment en termes d’économie budgétaire, de la tension entre l’importance des économies et la remise en cause potentielle de la qualité des services. Economiser de l’énergie s’inscrit autant dans un contexte de coopération positive que dans un contexte de rapports de pouvoir. Ceci montre qu’il ne suffit pas de former ou d’informer pour faire passer une nouvelle pratique mais qu’il faut intégrer les contraintes du jeu social pour proposer une innovation qui tienne compte de ces rapports de pouvoir et de coopération.

Le quatrième constat est que les pratiques d’économie d’énergie qui représentent autant des opportunités que des contraintes, se développent dans un contexte incertain et sans visibilité à terme. Le manque de visibilité collective peut jouer comme un facteur de coopération entre les acteurs qui chercheraient à la produire ensemble.

Concernant le sujet des mobilités, nous sommes exactement face à ce dilemme : définir les solutions gagnantes pour le plus grand nombre, notamment les plus faibles et les plus dépendants de l’automobile, quel que soit l’avenir, sur la base de plusieurs critères : coût, temps, stress, confort, connectivité du déplacement.

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